Comme je vous le disais hier, juste avant d’assister à une pièce de théâtre parlant des rencontres sur Internet, le hasard a voulu que je me trouvââsse assise dans un café à côté d’un homme et d’une femme qui, pour la première fois, passaient du virtuel au réel.

J’ai même pas eu besoin de beaucoup tendre l’oreille pour m'en rendre compte, faut dire que rapport au caractère exigu du lieu, je me trouvais presque sur les genoux du jeune homme.

Des genoux pris de tremblements nerveux, signe évident d’un stress incontrôlable.

Il y avait de quoi en même temps. Car en les écoutant j’ai compris que la première rencontre "en vrai" répond à des exigences strictes du cadre desquelles tu n’as pas intérêt à sortir trop si tu ne veux pas repartir brecouille, reculant ainsi ton prochain rapport sexuel de quelques mois encore.

D’abord le couple s’installe, se demandant réciproquement « ça te va, là ? » une bonne dizaine de fois, et soulignant d’autant le confort du lieu, par des « c’est sympa ici », « en plus il fait bon », et autres « aaaah » d’aise, destinés à masquer la gêne et à reculer le premier blanc.

A ce stade, on ne dit pas : « on a l’air cons, là, un peu. »

On dit : « t’as pas trop galéré pour venir ? »

Il est en effet de bon ton de s’enquérir du trajet emprunté pour se rendre au rendez-vous : ligne de métro, de RER, temps de trajet, ou toute autre question destinée à grappiller quelques minutes encore.

Souvent, ces prémisses de discussion sont l’occasion d’évoquer le lieu d’habitation, point de départ du trajet, qu’on décrit en général en ces termes : « c’est petit mais c’est sympa, je m’y sens bien, puis je compte pas y rester des années ».

L’autre acquiesce, en ajoutant que « de toute façon, c’est pas la taille qui compte ».

Si c’est un homme, on le soupçonne d’avoir une petite bite, mais il est encore trop tôt pour en rire ensemble.

L’heure est plutôt aux évidences, qu’on débite à une vitesse éclair. Dans l’ordre :
- A Paris, les loyers sont vraiment chers faut s’accrocher pour trouver un truc bien.
- La circulation, c’est une plaie, surtout vers 9h et vers 17h.
- Finalement, on va plus vite en métro.
- J’aime pas le métro, tout le monde fait la gueule.
- Rires.

On ne dit pas : « Mais ta gueule pourquoi tu ris il y a rien de drôle »

On dit : « Attends c’est vrai quoi ahah »

A ce stade de la rencontre, le niveau d’exigence en terme d’humour est en effet plutôt bas. Tout est prétexte à esclaffade polie destinée à montrer qu’entre nous, à n’en point douter, la complicité grimpe.

La glace ainsi brisée, on peut passer à des questions plus intimes.

Néanmoins, on ne dit pas : « Et sinon, tu suces ?

On dit : « Et sinon, tu fais quoi déjà dans la vie ? »

On écoute alors l’autre nous déblatérer sa fonction précise, y mettant tout l’entrain dont il est capable, et se perdant dans des détails que de toute façon on ne retiendra pas.

A la fin, on ne dit pas : « J'ai rien compris » et encore moins « Qu’est ce que ça a l’air chiant putain. »

On dit : « ah ouais, c'est intéréssant, c’est très humain, en fait. »

L’autre confirmera que oui, c’est très humain, parce qu’à ce stade ça ne se fait pas de contredire, et surtout ça se fait d’aimer son travail et par-dessus tout le « contact-avec-les-autres ».

Deuxième question, deuxième passage obligé : « Et sinon t’aimes quoi dans la vie ? »

On ne dit pas : « Les tagliatelles et la sodomie »

On dit : « Les voyages, le cinéma, sortir avec mes potes. »

Normalement, l’autre attend alors qu’on développe un peu. On ajoute donc que les voyages c’est important pour l’ouverture d’esprit et le-contact-avec-les-autres, que le cinéma ça fait du bien mais ça coûte cher, et que les amis c’est trop important quoi.

C’est alors l’occasion idéale pour l’autre de confirmer que oui, « on choisit pas sa famille mais on choisit ses amis comme on dit », et que même quand on est en couple c’est important de continuer à les voir.

On ne dit pas : « Oh non moi tu sais mon amoureux(se), mon chat et ma télé ça me va »

On dit : « Je suis quelqu’un qui est vachement indépendant(e) et je trouve que c’est super important de-préserver-le-jardin-intime-de-l’autre ».

En général ça met tout le monde d’accord, premier point commun, premier pas vers l’intime, on a bifurqué l’air de rien vers le domaine du couple, alors on saisit la perche en s’enquérant du passé de l’autre et de sa dernière relation.

On ne dit pas « Je me suis fait larguer comme une merde parce que j’étais relou, jaloux(se) et que le matin je puais de la gueule. »

On dit : « C’était pas la bonne personne, on avait pas les mêmes aspirations, mais on est restés super proches »

On ajoute que souvent, si ça marche pas, c'est qu'’on est super exigeant(e) avec les autres et super exigeant avec soi-même.

En regardant sa montre, on ne dit pas : « Et mais il est tard, faut qu’on baise »

On dit : « Et mais il est tard, tu veux dîner ? »

En général, si l'autre est chaud pour dîner, il(elle) le sera aussi pour baiser.

Manquerait plus qu'ils se soient fait chier comme ça pour rien.