Papa, Maman,

Je le sais, pour vous aujourd’hui c’est jour de deuil.

Alors que les zingliches pleurent actuellement de joie dans leur cake aux fruits confits, vous pleurez de rage dans vos pauvres mains de roturiers.

Je le sais, jusqu’au bout, vous avez espéré, devant votre écran, qu’il y aurait un rebondissement.

Genre par exemple que le monde entier assisterait au débarquement inopiné d’une femme arrivant en courant dans l’Abbaye de Westminster, trempée des pieds à la tête, se précipitant aux devants des mariés, et prononçant, à bout de souffle :

« Siouze-mi William, but I fink it’s not a good idea. At all. »

Cette femme ça aurait été moi.



Kate aurait fait « oh my god », William serait resté la bouche ouverte, sans un mot, et moi pour rompre ce silence gênant j’aurais dit « But, where’s my umbrella ? » parce que c’est à peu près les seuls souvenirs qui me restent de mes cours d’anglais du collège.

Après j’espère que les gens auraient parlé parce que la seule autre chose dont je me rappelle c’est « I ‘m sick and tired with violin lessons » et ça en jette, je vous l’accorde, mais c’est moins à propos quand même.

Après j’aurais emprunté sa robe à Kate ou celle de sa sœur Pipa qui n’aurait pipé mot, et William de son gros doigt princier m’aurait effacé le mascara qui aurait coulé en me disant « You’re so magnifical ».

J’aurais dit « Fank you » et on se serait embrassés avec tellement de fougue que même Queen Elisabeth en aurait eu les fesses qui font bravo.

D’ailleurs, deux ou trois personnes se seraient levées pour applaudir, d’abord très lentement.

Clap.

Clap.

Clap.

Puis leur cadence se serait accélérée, et intensifiée, et elles auraient été rejointes bientôt par 3, puis 10, puis 50, par 200 puis par 1500 autres qui auraient tapé dans leurs mains en chantant « All you need is love papalalala ».

Rapidement on serait sortis de l'Abbaye, William m'aurait portée et en riant j'aurais dit "Be prudent, be prudent Wi-Wi, i am going to tomb !".

Marie Drucker aurait dit « C’est incroyable », Stéphane Bern aurait dit "C'est trop chouchou", Karl Lagerfield aurait dit « C’est énowme », et vous vous auriez dit « Bah quand même putain on y croyait plus. »

Papa, Maman, pour vos enfants vous avez toujours voulu le meilleur, et pour vos deux premières filles, le meilleur s’appelait William et Harry.

Je crois qu’à force d’en rêver, vous avez même fini par y croire, un peu.

Nous, on se contentait de se plier à vos règles strictes que vous considériez comme des « outils précieux, le jour où tu seras introduite dans la famille royale, Darling ».

Et vu qu'on demandait pas mieux que d'être introduites, on a obtempéré : pas de coude sur la table, pas de petite cuillère dans la tasse quand on la porte à notre bouche, une poignée de main franche et ferme, pas de « la sœur à » et pas de babioles accrochées au rétroviseur.

Quand Charles s’est marié avec Camilla, vous n’avez pu vous empêcher d’y voir un signe du destin et un atout de plus en ma faveur. Vous aviez raison, c’est bien connu, une meuf qui porte à une lettre près le nom de sa belle-mère ça a toujours quelque chose d’un peu excitant.

Ceci étant, c’était pas trop mal parti.

Si bien qu’il m’est difficile, finalement, de situer précisément le moment où tout a basculé.

Ce moment où j’ai réalisé, sans doute avant vous, que nos chances étaient quand même réduites et qu'on avait beau tout donner, on n'avait pas de sang royal qui coulait dans nos veines.

C’était peut-être ce soir-là où, au diner, et sous je ne sais quelle impulsion divine et artistique, nous avons entamé tous les 4, sans nous concerter et de la façon la plus naturelle qui soit, la réalisation d’une œuvre moderne, consistant à poser chacun notre tour sur ta tête, ma pauvre Maman, tout ce qui nous passait sous la main. Cornichons, bouts de pain, Ketchup, moule à gâteau, salière…
Le tout alors que tu continuais comme si de rien n’était ta conversation avec papa, nous prouvant qu’au point de désespoir où tu en étais, plus rien ne pouvait t’étonner.

Où peut-être cet autre repas où, alors qu’on entamait le second round de notre grand concours de rots hebdomadaire, notre chien Vodka en a lâché un plus énorme que tous les autres, et où on s’est regardés, un peu tristement quand même, en se disant que si même nos animaux domestiques s’y mettaient, on était
quand même très mal barrés.

Où peut-être encore ce soir où il avait pris la drôle d’idée à un membre de la famille dont je tairai le nom, de chier dans une assiette en carton à l’effigie de La Belle au Bois Dormant et de se laisser photographier son œuvre dans les mains.
C’est étrange mais rétrospectivement, je ne peux pas m’empêcher d’y voir le signe d’un certain mépris peut-être refoulé pour tout ce qui concerne le protocole et le sang royal.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, Papa, Maman, vous n’avez rien à regretter.

Je peux vous assurer que ce soir, à Buckingham palace, vous vous seriez fait chier, assiette Belle au Bois Dormant ou pas, et qu’on aurait pu ni faire notre traditionnelle chenille géante, ni même piquer des appareils photos pour immortaliser nos fesses.

On en parle tout à l'heure, pendant la grande finale.

With best regards,

Camille

Ps : je me mets avec Vodka